
Carnet mis en ligne en janvier 2020
Carnet rédigé par Vinicius Coelho, comédien, traducteur et formateur en milieu scolaire.
Cédric, Clovis et Gaby, trois préadolescents unis par des liens d’amitié, d’amour et de haine, font les 400 coups. Tour à tour fratrie soudée, tribu insolite et trio inséparable, ils inventent leurs propres jeux interdits. Cédric est prêt à tous les braver, pour les beaux yeux de Gaby, la fille de la bande. Mais les histoires d’amour finissent mal en général : à vouloir toujours repousser ses propres limites pour battre ses records d’apnée, Cédric reste au fond de l’eau… Clovis et Gaby, amputés de leur troisième mousquetaire, devront réapprendre à vivre à deux.
Une pièce forte sur les tragédies ordinaires d’un âge où l’on se croit immortel, dans laquelle se livrent avec pudeur et délicatesse les rêves fous d’une jeunesse qui ne reprend jamais son souffle.
Adrien Cornaggia, né à Bergerac en 1982, est auteur et dramaturge. Diplômé de lettres classiques, formé au conservatoire de jeu de Bordeaux ainsi qu’à l’Ensatt en écriture dramatique, il voit sa pièce Baïnes (éditions Théâtrales) récompensée en 2015 par les Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre.
Il collabore avec diverses compagnies, dont le Théâtre Exalté, En Acte(s) et La Onzième pour qui il écrit La Mandale et Trankillizr. Sensible à la parole des plus jeunes et à leur place dans le théâtre actuel, il écrit en 2016 Gaby et les garçons (publiée en 2018 dans la collection « Théâtrales Jeunesse »), Vadim à la dérive, et en 2018 Floor Is Lava ! pour le dispositif « Si j’étais grand » de la Compagnie du Réfectoire. Curieux de la variété des écritures, il écrit pour la prochaine création du chorégraphe Gilles Baron Déguiser les morts / Fiesta !
Il mène aussi en parallèle d’autres chantiers d’écriture, tels que Faire l’amour et Jeanne quatre fois.
Il fait partie du collectif d’auteurs et d’autrices Traverse, fondé en 2015 à la Chartreuse - Centre national des écritures du spectacle de Villeneuve-lez-Avignon, qui s’associe au collectif bordelais Os’o pour Pavillon noir (création en 2018).
Il anime également des ateliers d’écriture en milieu scolaire ainsi qu’au Centre national du cinéma et s’essaye au scénario et au roman.
Le théâtre d’Adrien Cornaggia cherche à dompter l’oral en puisant très librement dans les expressions d’aujourd’hui que petits et grands utilisent, tout en effectuant un pas de côté onirique et poétique.
Nous verrons dans cette partie quelques pistes de lecture autour du texte Gaby et les garçons d’Adrien Cornaggia. Dans un premier temps, nous éluciderons ce qu’est l’intertextualité et ses résonances dans la pièce. Ensuite, nous partirons des bases de définitions entre les didascalies et le dialogue pour comprendre leur fonctionnement dans le texte en question.
Il n’est pas difficile d’entendre des résonances avec des références intertextuelles en lisant Gaby et les garçons. Rien que le titre nous fait penser à la célèbre série télévisée des années 1990, Hélène et les garçons, dans laquelle il était question des péripéties, essentiellement sentimentales, d’un groupe de jeunes universitaires, parmi lesquelles leurs disputes et leurs réconciliations. Sans se restreindre à une simple référence, le rapport intertextuel donne une profondeur au texte et donne de la couleur au ton de la pièce. Il peut être intéressant d’aller un peu plus loin dans la notion d’intertextualité, abordant les exemples suivants : l’allusion, la connotation, la version, le plagiat, la traduction, le pastiche et la parodie.
L’intertextualité peut donc présenter différentes fonctions, qui dépendent beaucoup des textes et des contextes dans lesquels elle est insérée, c’est-à-dire qu’elle est dépendante de la situation. Bien entendu, le phénomène d’intertextualité est directement lié à la « connaissance du monde » partagée, c’est-à-dire la connaissance commune au producteur et aux destinataires du texte. Dans ce sens, la référence à Hélène et les garçons n’est partagée qu’avec une génération qui n’est pas celle des élèves actuellement en collège, par exemple.
Mais faisons un premier exercice et demandons à la classe les références littéraires, filmiques ou musicales que l’on peut repérer dans Gaby et les garçons. Les élèves sauront probablement citer au moins Harry Potter et Mission impossible. Par la suite, il est important de discuter avec le groupe à propos de l’effet que ces évocations produisent et comment cela peut être interprété.
Au-delà de la paraphrase, certains types de pratique intertextuelle sont très utilisés dans Gaby et les garçons, comme ceux de l’allusion et de la parodie.
Pour travailler à propos de cela, l’exercice suivant peut être proposé : repérer la relation entre le titre de chaque séquence et son action. À titre d’exemple, quel est le rapport intertextuel entre les séquences « Love story » (p. 19), « Cédric Cruise » (p. 27), « Road movie » (p. 34) ou « Thriller » (p. 38) et leurs contenus respectifs ? Que peut-on supposer à partir de ces titres ? Que se passe-t-il dans ces séquences ?
Par exemple : « Love story » (p. 19) signifie histoire d’amour et désigne plusieurs films, séries et chansons célèbres ; dans Gaby et les garçons, la protagoniste et Clovis jouent une scène d’amour entre les parents de celui-ci, scène qui se termine par un bisou entre les deux. Dans « Cédric Cruise » (p. 27), il évidemment question d’une drôle de parodie de Mission impossible avec Tom Cruise. L’auteur joue alors avec plusieurs genres cinématographiques pour donner un ton spécifique aux scènes de son texte.
Lors de la lecture d’un texte théâtral, il est important que les élèves perçoivent la présence du texte didascalique et dialogué pour comprendre les différentes voix qui le constituent. Il faudra rappeler aux élèves la distinction entre didascalies et dialogues pour approfondir leur compréhension de ces voix particulières. Dans cette deuxième sous-partie, le but est d’analyser le rapport entre ces différents niveaux d’échange pour répondre aux questions suivantes : Quand le texte didascalique relève-t-il de la régie, de la fiction ? Qu’est-ce qu’une voix didascalique ouverte ? Comment le texte dialogué peut-il avoir une valeur didascalique ? (cf. Bernanoce, 2006, p.. 248-251, p. 510-511).
Analysons, par exemple, l’extrait suivant de Gaby et les garçons (p. 7-8) :
Petit à petit, Gaby lit dans sa tête et se fait tout un film de cette histoire. Elle-même apparaîtra sous les traits d’Hermione ; ses amis Clovis et Cédric, respectivement sous les traits de Bruce et du Barman.
Séquence 1. Intérieur/bar – soirée
Hermione Granger se retrouve dans un tripot d’un quartier industriel de Londres. De la musique passe, quelque chose comme un rock un peu glam. Un homme, casquette vissée sur le crâne, voûté sur sa bière, observe Hermione du coin de l’œil. Le Barman, lui, fume une cigarette roulée en regardant la pluie tomber.
BRUCE. – Il va pas surgir du fond de ta chope.
HERMIONE. – Quoi ?
BRUCE. – Je dis, il va pas surgir du fond de ta chope.
Les trois dernières lignes relèvent certes du texte dialogué, puisqu’il s’agit d’un échange entre deux personnages dont les noms sont indiqués avant les répliques. Mais tout le reste est du texte didascalique. La grande distinction entre les deux est que les dialogues sont entendus du public, alors que les didascalies ne le sont normalement pas. En outre, les paroles dialoguées fournissent aussi des éléments didascaliques. Quand Bruce dit « il va pas surgir au fond de ta chope », on comprend que Hermione a devant elle un gobelet de bière et le regarde, alors que ceci n’avait pas été décrit auparavant.
Si les didascalies indiquent principalement la description des actions sur scène (étant, dans ce cas, plutôt liées à la régie), elles peuvent également avoir trait à la fiction – notamment dans l’écriture théâtrale contemporaine. C’est le cas dans la première phrase de l’extrait, car le « film » que fait Gaby dans sa tête, devient « réalité » dans la mise en scène de la séquence annoncée. D’ailleurs, l’intitulé « Séquence 1. Intérieur/bar – soirée » suit une structure caractéristique aux conventions des scénarios de cinéma, ce qui renforce la situation de lecture car il s’y ajoute une couche destinée à la personne qui lit le texte. Ce sont sans doute seulement quelques pistes de lecture d’un texte si riche en ressources métalinguistiques comme celui d’Adrien Cornaggia.
Adrien Cornaggia explore certains éléments de mise en page pour communiquer des informations de jeu textuel dans Gaby et les garçons. Cela se voit principalement dans des changements de police de caractères, notamment pour signifier le dédoublement des personnages. Dans l’extrait mentionné dans la partie précédente, il est possible de remarquer l’usage d’une police plus fine pour le texte représentant le film que Gaby se fait dans sa tête. On distingue donc les rêveries des moments, qui ne font pas partie de son imagination, qui sont la réalité. Le jeu métathéâtral se produit lorsque Gaby, Cédric et Clovis incarnent sur scène d’autres personnages, c’est-à-dire, respectivement Hermione, le Barman et Bruce. Voyons un autre extrait (p. 10) qui illustre également cette transition.
BRUCE. – Je fais que discuter ! En plus on picole plus ou moins pour la même raison, hein ma belle ?
HERMIONE. – Ah bon ? Et quoi alors ?
Bruce, ému comme peut l’être un imbibé, regarde vers les bouteilles trônant tout en haut du présentoir.
BRUCE. – La solitude !
Soudain, un coup de vent violent ouvre la porte d’entrée qui claque comme un tonnerre.
Fin du film.
La musique sirupeuse s’étiole à mesure que le sommeil assomme Gaby.
Les dialogues et les didascalies du « film » se présentent donc dans une police de caractères plus fine que le reste du texte. Cela marque le moment où Gaby ne joue plus Hermione dans son imagination sur scène, mais elle redevient Gaby, par exemple. Il faut aussi noter que les didascalies ne se limitent pas à donner des indications de scène ; elles contribuent aussi à la fiction, faisant appel à l’imaginaire des lecteurs.
Un jeu textuel similaire se produit à la séquence « Love story ». Dans l’extrait ci-dessous (p. 21), la police de caractères est en gras lorsque Gaby et Clovis jouent les rôles de parents de celui-ci :
Clovis s’imprègne de l’homme en colère.
GABY.– (faisant la maman de Clovis) Chéri ?
CLOVIS.– Attends attends
Elle l’appelle pas comme ça en général
Pas de surnoms ou de petits noms
Juste son prénom quand ils sont fâchés
GABY.– Comment il s’appelle ton père ?
CLOVIS.– Louison
GABY.– Sérieusement ?
CLOVIS.– Pourquoi sérieusement ?
GABY.– Louison ?
CLOVIS.– Oui
GABY.– Clovis
CLOVIS.– mon père s’appelle Louison
GABY.– (reprenant le jeu) Louison ?
CLOVIS.– (faisant son propre père) Mmmm ?
GABY.– Tu fais quoi ?
CLOVIS.– Mmmm mmm m
Cette séquence est une scène inventée d’amour entre les parents de Clovis, dans laquelle Gaby embrasse le garçon à la fin. L’intéressant ici est le changement visuel du texte pour signifier le dédoublement des personnages : lorsqu’ils incarnent d’autres personnages sur scène, le texte est en gras, lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes, le texte est « normal ». La métathéâtralité se fait aussi évidente quand les enfants commentent leur propre représentation : à un moment, Clovis dirige la scène en apprenant à Gaby comment sa mère appelle son père quand ils sont fâchés, pour que ce soit plus vraisemblable. Plus loin, Clovis commentera également leur performance de représentation : « On est des professionnels du cinéma ou on l’est pas Gaby » (p. 24).
Le but dans cette partie est donc de noter comment l’aspect visuel (voir matériel) du texte peut contribuer au plan fictionnel et sa mise en jeu. Il est important de comprendre ces codes pour pouvoir jouer avec dans une lecture ou sur scène. Il y a probablement des éléments qui sont évidents, pourtant pertinents à évoquer car ils doivent être pris en compte dans le travail avec le texte.
Nous avons sélectionné quelques thèmes transversaux qui occupent une place centrale dans Gaby et les garçons. Chacun pourra être un sujet de discussion intéressant à développer avec les élèves. Cela les aidera à mieux comprendre le texte pour réaliser les activités d’écriture et mises en voix, en jeu et en espace.
Pour entamer le débat, vous pouvez former des petits groupes avec la classe et leur distribuer une ou deux définitions du dictionnaire Casa de las estrellas organisé par Javier Naranjo. Il s’agit d’une compilation que Naranjo a réalisée en tant qu’enseignant d’écriture créative à des enfants et préadolescents. Voici quelques exemples :
Demandez aux élèves de discuter les définitions de ces mots et d’en donner leurs propres interprétations. Ensuite, chaque élève composera une définition pour « fille » et une autre pour « garçon ». Après une mise en commun de la production des élèves, demandez-leur si les personnages de Cornaggia correspondent à ces définitions. Comment pourrait-on décrire en une phrase courte Gaby, Clovis et Cédric ? Cela pourra servir à lancer un débat à propos du sujet « masculin-féminin » dans Gaby et les garçons.
En effet, le thème aborde ce thème très important de la constitution identitaire à la préadolescence, incluant les représentations du masculin et du féminin chez les filles et les garçons. Vous pouvez établir un lien à propos de cela en partant de la première de couverture. Trois ballons s’y affichent, deux bleus et un blanc. Quel est le rapport de cette image avec le récit de la pièce ? Quel est le rapport entre ces ballons et les personnages principaux ? En quoi ceci évoque une représentation du masculin et/ou du féminin ? Quelles sont les caractéristiques des personnages qui s’attachent à un tel ou tel genre ? En quoi la pièce joue avec les stéréotypes de genre, les clichés homme-femme, fille-garçon ? Pour aller plus loin, vous pouvez vous servir des Outils égalité filles-garçons disponibles sur le réseau Canopé et référencés dans la bibliographie de ce document.
Faites une lecture avec la classe du texte en quatrième de couverture. Quels sont les sujets évoqués ? Est-ce que les élèves les identifient tous après avoir lu l’ensemble de la pièce ? Que signifie « faire les 400 coups » dans ce contexte ? Pourquoi l’amour est un moteur pour chaque personnage ? D’où surgit la haine ? Quelles sont les conséquences de la mort de Cédric ? Ayant le texte de Cornaggia en tête, définissez collectivement les mots « amour », « haine » et « mort ».
Une fanfiction est un récit écrit par des fans qui met en scène des personnages d’œuvres célèbres (romans, BD, mangas, films, séries, jeux vidéo, etc.), dans le but de prolonger ou même de transformer leurs histoires. Le but dans cet exercice est d’imaginer une séquence de plus après « Gaby LaBelle ». Son titre sera « Flashforward », car les élèves écriront une séquence où Gaby et Clovis se rencontreront vingt ans plus tard (pour faire référence à ce qui révèle Adrien Cornaggia dans la postface de Gaby et les garçons, p. 57).
Cette activité d’écriture peut être réalisée individuellement ou en duo.
Cela permettra aux élèves de repérer les caractéristiques principales des personnages de la pièce et de mieux comprendre leur relation. C’est-à-dire que les élèves devront réfléchir à la façon d’agir des personnages pour créer cette nouvelle séquence. Où vont-ils se rencontrer ? Pourquoi ? Dans quel contexte ? Se sont-ils mariés ou non ? Où vivent-ils ? Qu’aiment-ils ? Que sont-ils devenus ? Comment se souviennent-ils de Cédric ? À quoi ressemblent-ils actuellement ? À la suite de l’écriture des textes, faire une lecture avec la mise en commun de chaque travail pour partager les impressions suscitées par les nouvelles propositions de dialogue et de scène.
Après avoir réalisé une lecture cursive de l’intégralité de Gaby et les garçons, les élèves peuvent expérimenter de lire ensemble une partie du texte.
Trois extraits ont été choisis pour la mise en voix et la mise en espace : « Moteur » (pages 7 à 10) ; « Cloclo » (pages 10 à 17) et « Road movie » (pages 33 et 34, juste avant la réplique « On est arrivés » proférée par Cédric).
Dans un premier temps on fera une lecture en pupitre, le texte en main, les élèves peuvent lire en chœur selon la distribution des personnages et les didascalies (qui seront également lues). On donnera attention à bien prononcer les mots, à porter sa voix, à respecter les pauses et le rythme du texte. Cette lecture à voix haute servira d’échauffement pour les exercices qui suivent.
Texte en main, les élèves lisent les didascalies et les répliques en relais, tout en se déplaçant dans l’espace – scène « Moteur » (pages 7 à 10). Il faut intérioriser le texte, puis regarder un point devant soi et s’y adresser avec son corps et les paroles. Ce jeu aidera les élèves à mémoriser le texte, tout en expérimentant son élocution. On est libres pour essayer différentes intonations, volumes, rythmes et émotions dans la voix. Le but est de s’entendre et de découvrir les couleurs du texte parlé.
Comment peut-on jouer avec les mots pour trouver des sensations nouvelles ? Quels sens textuels apportent ces variations vocales ?
Ce jeu ressemble au précédent, avec le même extrait, mais cette fois-ci chaque élève doit lire une réplique ou une didascalie en réalisant l’action de fuir ou de poursuivre une autre personne dans l’espace. Aux variations dans la voix s’ajoutent des manières différentes de se déplacer (très lentement, à pas de géant, de biais, etc.) Il faut indiquer avec son regard la personne que l’on fuit ou celle que l’on poursuit. Le but est de découvrir plusieurs manières d’occuper l’espace et de s’y déplacer.
Comment le mouvement, qui s’ajoute au texte, lui donne une autre couche de signification ? Que peuvent révéler ces actions des intentions des personnages ?
L’exercice de mémorisation du texte se maintient : d’abord on lit sa réplique silencieusement pour intérioriser le texte, et ensuite on le dit durant le déplacement.
Pour cet exercice, la scène « Cloclo » (pages 10 à 17) est idéalement projetée sur l’un des murs de la salle. Chaque élève doit à son tour lire une réplique ou didascalie en se dirigeant vers la projection, les autres doivent l’empêcher de toucher le mur. Il y a donc un échange constant entre la personne qui lit et les élèves qui font la barrière.
L’objectif est de noter les modifications apportées au texte et au corps par ces stimuli externes, de sortir un peu des raisonnements conscients du genre « je vais dire le texte ainsi, parce que… ». Ce jeu donne aux élèves un but concret : lire et arriver à toucher le mur. La barrière humaine faite par les autres a pour fonction la confrontation physique et a pour conséquence de laisser le texte sortir de manière un peu irrationnelle. Les paroles trouveront ainsi d’autres volumes, intensions et intensités. C’est un exercice d’échauffement physique mais également d’ouverture d’interprétation.
Il faut avoir un microphone (idéalement sans fil) pour réaliser ce jeu avec un extrait de « Road movie » (pages 33 et 34, jusqu’à la réplique « Tu imagines le carnage ? » de Clovis).
L’élève qui est en possession du microphone peut lire une réplique ou une didascalie. Les autres peuvent lui voler le microphone ou lire ensemble son texte. Ici, on improvisera les sonorités du texte à l’aide d’un microphone. Les élèves devront se rendre compte des effets que le microphone apporte à la scène. On devra les amener à travailler de manière consciente avec cet outil, même si dans un premier temps on peut les laisser libres pour l’expérimentation.
Quels sont par exemple, les effets les plus intéressants et voulus ? Comment et pourquoi les voix du texte se condensent ou se multiplient ?
En ce qui concerne la distribution, on peut partager le groupe en deux : une partie lira les répliques de Gaby et la chanteuse, l’autre lira le chanteur et Clovis ; le chœur sera composé par l’ensemble des élèves. Si les élèves sont très nombreux, on peut faire une moitié qui regarde d’abord et qui jouera par la suite. On pourra même commenter les similitudes et innovations entre les groupes pour choisir ce qui fonctionne mieux sur scène. Cet exercice servira également de préparation pour la création d’un slam en tant que mise en jeu, par la suite.
Les jeux proposés dans cette partie peuvent être bien évidemment adaptés en fonction de la classe. Si le nombre d’élèves est trop important, par exemple, on pourra former des sous-groupes qui réaliseront l’exercice, pendant qu’un autre groupe regarde pour commenter le travail présenté. Les observateurs occuperont alors l’espace de la scène juste après, pendant que les premiers acteurs seront devenus observateurs.
La fonction du public ne doit pas être négligée, car le regard critique extérieur fait partie de la construction des interprètes. À la fin de chaque jeu, il est toujours important de réaliser une mise en commun avec la classe pour que les élèves s’insèrent dans l’élaboration collective. Il s’agit d’une construction collective, pendant laquelle chaque personne pourra apporter son grain de sable, même si on n’envisage pas une création de la pièce. Voici quelques questions à poser au groupe :
Transformer le début de la scène « Road movie » (pages 33 et 34) en slam poésie est un exercice original et susceptible de plaire aux enfants.
Les élèves s’installeront en petits groupes devant deux microphones placés côte à côte. Un microphone sera pour Gaby et la chanteuse, l’autre sera pour le chanteur et Clovis ; le chœur sera composé pour l’ensemble des élèves. L’idée ici est de trouver la musicalité des paroles, c’est pourquoi le texte devra être appris par cœur. Tout d’abord, une étude préalable du texte écrit avant de le jouer, pour repérer les enjeux d’interprétation, les nuances dans les significations, les intonations, etc. est indispensable pour trouver les voies de cette interprétation.
Quels sont les mots à accentuer ? Où seront marquées les pauses ? Quels passages seront lus en solo, en duo, en trio… ?
Vous pouvez vous inspirer en regardant et/ou faisant les élèves visionner quelques exemples de slam poésie. En voici quelques suggestions à retrouver sur YouTube :
Jouer la « Séquence 1. Intérieur/bar – soirée » (pages 7 à 10) en relais.
On choisira un objet pour représenter chaque personnage : par exemple, une casquette pour Clovis/Bruce, un torchon pour Cédric/Barman et un bonnet pour Gaby/Hermione. Tout le monde peut, bien entendu, changer de personnage en prenant possession de son objet respectif. Si le groupe est composé de plus de trois personnes, elles joueront les figurants dans la scène. La fonction des figurants est de créer une ambiance sonore et visuelle d’un tripot, comme l’indique la didascalie en page 7, en faisant attention à la scène jouée pour remplacer les personnages dans un moment donné.
Ce jeu permettra aux élèves de s’approprier du texte de manière plus approfondie, puisqu’il faudra très bien le connaître pour pouvoir changer de personnage. Cet exercice permet d’observer la manière dont chacun interprète un rôle et la richesse que ces nuances apportent à la scène.
Les élèves doivent jouer la scène « Cloclo » (pages 10 à 17) avec la contrainte d’avoir une partie du corps toujours collée au mur, comme s’il était le sol.
Le but est d’expérimenter une spatialité extraordinaire, différente de celle dont on a l’habitude, pour créer une scène. Si le groupe est composé de plus de trois personnes, on peut travailler en relais : trois élèves sont sur le plateau pour jouer Gaby, Cédric et Clovis, mais à n’importe quel moment une personne qui n’est pas sur scène peut « congeler » le jeu avec un claquement des mains, pour alors venir prendre la place d’un des personnages. Comme dans le jeu précédent, les différentes propositions faites par les élèves sont l’intérêt de l’exercice.
Quels sont vos auteurs préférés ?
Françoise Sagan, Audur Ava Olafsdottir, Victor Hugo, Edouard Glissant, Donald Westlake, Mark Twain.
Vos héros/héroïnes de fiction ?
Gilliat (dans Les Travailleurs de la mer, de Victor Hugo) ; Cécile (dans Bonjour tristesse, de Françoise Sagan).
Quelle musique écoutez-vous ?
Led Zeppelin, La Gale, The Who, Moderat, Neneh Cherry, T-Rex, David Bowie, Azealia Banks, Queen, Die Antwoord, Parliament, Dolly Parton, Canine, The Blaze, IAM, Justice, Grateful Dead, Stereophonics, Supertramp, The Lemon Twigs, Cats, Fame, Wiley, Elisapie…
Quelle musique écoutiez-vous au moment d’écrire le texte ? Ou bien travaillez-vous dans le silence ?
Je préfère travailler dans le silence, quitte à pousser un peu le bouchon en utilisant casque de chantier ou simplement boules Quies. Mais ce silence peut s’accompagner d’un fond (comme un résidu) de radio (FIP, TSF Jazz, des radios sans publicité).
Quels sont vos peintres, plasticiens/des œuvres plastiques, tableaux préférés ?
Je dois avouer que je reste très ignorant de ce qui se fait à l’heure actuelle dans ces domaines d’expression, mais je dirais : les impressionnistes de manière générale, les Fauves, Edward Hopper, dont son tableau Summertime.
Vos films/cinéastes préférés ?
Les Indiana Jones de George Lucas, Manchester by the Sea (Kenneth Lonergan, 2016), Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990), La La Land (Damien Chazelle, 2016), The Sisters Brothers (Jacques Audiard, 2018).
Une œuvre qui vous aurait particulièrement marqué ?
La Lézarde, roman d’Edouard Glissant ; Rock’n’roll suicide, chanson de David Bowie.
Pourquoi ?
Parce que toutes deux me sont arrivées par hasard dans les mains à un moment douloureux de mon existence.
L’endroit où vous écrivez en général ?
Un endroit où pouvoir poser amplement ses coudes et étaler les livres, les cahiers de brouillon, les stylos, le café ; donc sur un bureau, une table de cuisine ; l’ordinateur parfois sur les genoux lorsqu’écrire devient soudain une urgence. J’écris aussi (pour les idées de passage) sur mon dictaphone et une application Bloc-notes sur mon téléphone.
L’endroit où vous avez écrit ce texte précis ?
Entre une colline de Lyon, une rue calme de région parisienne et le Périgord pourpre.
Les objets qui vous entouraient alors ?
Une variété certaine, j’imagine.
Sur quel support écrivez-vous ?
Principalement sur ordinateur. Voilà longtemps que je n’ai écrit (au sens d’inventer/étayer) sur du papier.
Le moment de la journée où vous écrivez ?
Le moment idéal pour moi, c’est le matin, je suis reposé, le sommeil a débarrassé de mon crâne les péripéties de la veille, la ville ne bruisse pas trop encore ; commencer une journée en écrivant ne peut être qu’une bonne idée pour le moral, du moins me concernant.
Des sons/odeurs/couleurs qui vous sont chers ?
Le bruit des vagues quand elles se retirent du rivage et font pétiller le sable étincelant. Le bruit que fait le vent tiède d’été dans les hautes herbes, derrière le vieux chêne de ma maison d’enfance.
Votre occupation favorite ?
Découvrir.
Quels sont les objets dont vous ne vous sépareriez pour rien au monde ?
Ma boucle d’oreille.
Votre idée du bonheur ?
Mon idée du bonheur serait plutôt une idée de contentement, provoqué par une accumulation de joies simples.
Quel serait votre plus grand malheur ?
Ne pas avoir essayé de nouveau.
Ce que vous voudriez être ?
Un chat.
Le lieu où vous désireriez vivre ?
Un château en pierres noires dans une lande d’Écosse. Une petite maison aux couleurs vives face à l’océan Atlantique.
Les 10 mots qui vous accompagnent ?
Aimer, écrire, cool, je, canard, palimpseste, rédhibitoire, famille, campagne, beau/belle.
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ? En ébullition.
Dans sa version en manuscrit, la pièce avait comme titre provisoire « Cédric ». Vous trouverez ci-dessous d’autres options de titres qu’avait Adrien Cornaggia pour son texte.
Quels liens vous arrivez à établir entre ceux-ci et la pièce que vous avez lue ?
Vous pouvez lire ci-dessous quelques « scènes fantômes » de Gaby et les garçons. C’est-à-dire, des passages qui ont été supprimés par l’auteur lors de la finalisation de son texte.
À votre avis, pourquoi ces scènes ont été mises de côté dans la version finale de la pièce ?
CÉDRIC.- Tu veux toujours que je vous montre ma cachette secrète ?
CLOVIS.- Quoi ? Tu veux me saucissonner et puis me faire souffrir avec des braises sur le zizi ?
C’est ça ?
Je sais que tu la veux
Gaby
Mais bon
Moi et Gaby c’est pour la vie
Il lui faut un homme intelligent
CÉDRIC.- Tu fais combien à la dictée ?
CLOVIS.- C’est mon quinzième bon point
CÉDRIC.- Ah oui
CLOVIS.- Je suis à ça du poster
Maman dit que j’ai pas la cervelle de mon père
Et que c’est tant mieux
Papa dit que c’est tant pis
À mon âge j’ai déjà lu trois livres d’Hector Hugo
Tous les Twilaïtes pour faire la conversation aux filles tu peux pas test’
Et en ce moment je m’attaque au fondamental
50 nuances de gris
C’est ultra cochon
Pire que quand la grosse cantinière elle oublie de mettre un soutif
Tu peux pas test’
Moi et Gaby c’est
Clovis mime un lien inaltérable
CÉDRIC.- C’est ça
Fais gaffe à monsieur Tracard
Depuis qu’il est veuf il aime pas les amoureux
CLOVIS.- Ah non pas Tracard le Tocard
Déjà qu’à l’école il m’intostique avec ses cigarettes
T’as vu la mine qu’il a ?
CÉDRIC.- Comme une crème aux marrons
CLOVIS.- Papa dit que c’est un pied noir
Personnellement je trouve ça dégueulasse
Il devrait se le faire enlever
CÉDRIC.- Comme Louis quatorze
Il ne se lavait jamais le soir
CLOVIS.- Ni le matin
Je sais j’ai lu toute sa vie dans un Ça m’intéresse
CÉDRIC.- Et qu’aussi il faisait caca devant ses courtisans
CLOVIS.- Ses courtisans ?
CÉDRIC.- Ses fans
CLOVIS.- Ah oui
Comme les filles avec les acteurs
CÉDRIC.- Et qu’ils faisaient des commentaires en buvant du chocolat dans des coupes à champagne
CLOVIS.- Faut être cinglé quand même
CÉDRIC.- (faisant le fan de Louis XIV sur la selle)
Quelle merde merveilleuse je prévois pour ce matin
Allez-y généreux mon bon roi poussez
CLOVIS.- Je pousse je pousse je pousse cher lèche-bottes
Mais nom de Dieu quand tombera t-elle cette crotte ?
CÉDRIC.- Madame je vous prie développez tous vos talents
Que l’on puisse offrir un caca à la centaine de ces gens
CLOVIS.- Je crains que votre épouse ne puisse y pouvoir quoi
Ce serait comme essayer de chier un gros rondin de bois
GABY.- Monsieur mon roi sentez ici sentez profond
Cela s’appelle du café on le dit bon pour les étrons
CLOVIS.- Ah déjà hier une trentaine de fans partirent d’ici
Fâchés d’avoir attendu plus d’une heure et demi
GABY.- Sentez monsieur mon roi sentez et lâchez tout
CLOVIS.- Je suis désapponté et je sens que j’abandonne
CÉDRIC.- Ayez confiance en cette potion
CLOVIS.- Je deviens fou
CÉDRIC.- Je réponds de mon épouse qui est bien bonne
CLOVIS.- C’est vrai
GABY.- Reniflez et vous
Qu’on l’encourage
CLOVIS.- Oh je pense que j’atteins l’âge
Repoudrez mon gros piffe je vous prie
GABY.- N’abîmez pas le café mon tendre ami
CLOVIS.- Heureusement ce n’est pas une course
Cédric s’exécute
GABY.- Buvez maintenant et tout ira comme une source
CLOVIS.- Je les sens qui attendent
CÉDRIC.- (à l’assistance)
Le roi se concentre
Il veut nous faire bien du plaisir
CLOVIS.- À vingt ans on est vieux on commence à mourir
GABY.- Vous sentez ce que cela fait ?
CLOVIS.- Nom de ma race je le sens qui se lance
Si fait c’est bien fait ce café
CÉDRIC.- Allons mes amis silence silence
Le roi va faire
Le klaxon d’un semi-remorque les expulse de leur jeu, qui passe à côté d’eux et vire vers sa destination marchande.
GABY.- Cédric s’est noyé
Il est vraiment mort cette fois
Quelque chose fait taire toute chose pendant un moment.
CLOVIS.- Je reviens
GABY.- Clovis est revenu au bout de quatre heures et quarante-sept secondes
Il était parti se renseigner au village
Voir si on avait vu un mort se promener en sifflant
Voir si on avait vendu des carambars ou des couilles de mammouth à un mort
Voir si on avait disputé un mort pour avoir regarder avec trop d’insistance les mannequins en forme de filles avec des gros seins plastique dans la vitrine de la coiffeuse-visagiste
Voir si on n’avait pas confondu le mort avec un vrai mort
Voir si on l’avait vu lui
CLOVIS.- La cacahuète
GABY.- Cédric Cruise
CLOVIS.- Mais tous arrêtaient pas de dire
«Cédric est mort noyé dans la piscine municipale»
GABY.- C’est pas une blague
CLOVIS.- Non c’est même écrit dans le journal qu’ils m’ont dit
Clovis tend une feuille de journal chiffonnée à Gaby, qui en résout l’origami et la lit.
GABY.- Un drame est survenu hier après-midi à la piscine municipale de Gardonne : un jeune garçon de dix ans et demi, Cédric Gamenez, résidant à Prigonrieux, a été retrouvé sans vie après avoir passé près de vingt-cinq minutes sous l’eau selon des camarades qui l’encourageaient dans ce qui semblait devoir constituer un défi sans conséquence avant de se muer en drame inqualifiable.
«Il nous avait montré la grosse horloge au-dessus du maître-nageur et il avait plongé à la verte, déclare un témoin de la scène, il paraît qu’il est resté là-dessous vingt-trois minutes et quinze secondes.» Un autre affirme que : «Cédric était fort, il a battu tous les records de l’école ; je comprends pas ce qu’il s’est passé.» Pendant qu’une jeune fille, abattue, bafouillait : «C’est bizarre, en plongeant il m’a dit de ne pas regarder la grosse montre au-dessus des maître-nageurs, que ça ne suffirait pas à son talent (…)» À cet instant, la thèse de la noyade par accident est privilégiée mais une enquête de proximité visera à confirmer ou non cette hypothèse.
Alors jeu innocent ou acte insensé ? Le docteur Jean-Yves Joyeux, de la cellule psychologique mise en place pour les familles, livre quelques éléments de réflexion, plutôt alarmants :
«Malheureusement nous vivons dans une société soumise de manière égale à une compétition banalisée entre les individus et un désenchantement général de l’idée de bonheur ; deux éléments qui nous forcent à constater la diffusion et la pérennisation, chez beaucoup de jeunes notamment, d’activités dangereuses, qui nous apparaissent comme autant de facteurs d’un drame à venir, à plus ou moins long terme. Des gorges que l’on serre à l’aide d’un foulard, des mains que l’on se frappe jusqu’au sang, des apnées poussées comme ici à leur extrême limite, témoignent tous d’une précarisation spirituelle des jeux d’enfants que l’on ne peut guère aujourd’hui taxer d’innocents, de mignons, d’indolores. Force est de constater que l’enfant lui-même cristallise les signaux d’une déréliction, d’un effondrement patent de tout un système.»
CLOVIS.- Moi je ne l’ai pas vu Cédric mort
Alors hein
GABY.- Qu’est-ce qu’ils parlent bien les grands quand même
CLOVIS.- Moi je trouve qu’ils se la racontent les journalistes
GABY.- C’est vrai qu’on ne comprend pas grand-chose
CLOVIS.- C’est quoi une délériction ?
GABY.- Une sorte de glace à la crème je crois
CLOVIS.- Une glace qui coule alors
GABY.- Ils auraient pu dire comme maman
Que tout fout le camp dans le monde et puis voilà
CLOVIS.- Tout va à vau-l’eau par ici
GABY.- C’est la merde ma fille
CLOVIS.- C’est le caca d’oie petit
GABY.- Ils ne parlent même pas plus que ça de Cédric
C’est comme si c’était déjà une croix dans le cimetière
CLOVIS.- Papa il dit que les journalistes c’est comme les docteurs
Ça te renifle toujours les fesses pour savoir comment tu vas pas bien
Gaby commence à brûler le journal qui finit, consumé, dans la bassine d’eau fraîche.
CLOVIS.- Mon papa il a pas la tête toute neuve
Mais devant la télé elle fonctionne à merveille
GABY.- (à la manière incantatoire)
Ces cendres de papier sont pour toi Cédric
Que tu puisses marcher dessus comme sur des nénuphars
Les manger car elles sont pleines de mots ou t’en faire des pantalons de cascadeur
Parce que là où tu vas Cédric on ne sait pas
À quel point il peut faire froid
CLOVIS.- Ou chaud
Peut-être que là où il est allé il fait plutôt chaud
Peut-être qu’il est mort jusqu’en Martinique
GABY.- Maintenant où tu crois qu’ils l’ont emmené ?
CLOVIS.- Dans une morgue Gaby
GABY.- Où ?
CLOVIS.- Là où on découpe les cadavres pour voir qui les a assassinés
GABY.- Mais Cédric est mort par asphyxie
CLOVIS.- C’est bien ce que je te dis
Il y a des docteurs avec des pinces et des pelles à dents qui vont l’occulter
GABY.- Ils vont le mettre dans un cercueil et l’allonger à côté des morts
CLOVIS.- Dommage
J’aurais bien aimé qu’ils lui ouvrent le ventre
Je suis sûr qu’il est plein de peaux de cacahuètes
GABY.- Et puis ils vont pleurer pendant quelques jours
Juste assez pour que la douleur elle s’échappe de l’estomac
CLOVIS.- Moi j’ai jamais pleuré
Sauf quand j’étais bébé
Mais ça c’est parce qu’on m’essuyait le cul avec des lingettes qui piquent
GABY.- Il faut qu’on le trouve et qu’on lui rende la montre
CLOVIS.- Vingt-trois minutes et quinze secondes
C’est un record national ça
GABY.- International
GABY.- Alors avec Clovis
On s’est mis à faire la tête comme les grands
À mettre des vêtements sombres des visages gris des bras qui tombent
C’est drôle on ne voyait plus Cédric faire des records ou parler peu
Mais on y pensait comme s’il était encore en train de le faire
On avait son fantôme avec nous pour ainsi dire
Du coup on pleurait moins que les grands
Qui eux le connaissaient moins et avaient sur lui des idées vagues
C’est grave Clovis qu’on pleure moins que les parents ?
CLOVIS.- Les grands pleurent pour un oui pour un non
Mon père a chialé quand on a failli regagné gagné la coupe du monde
Il faisait peur à voir je te jure
La deuxième fois c’était quand je suis né il paraît
Maman m’a dit que c’était parce qu’il se souvenait de comment ça avait été dur
De me concevoir
Papa et Maman n’ont jamais vraiment
Enfin tu vois
GABY.- Baisé ?
CLOVIS.- Ouais ahah
GABY.- Il faut que j’y aille là
CLOVIS.- Ouais
GABY.- Tu vas pleurer toi ?
CLOVIS.- À moins qu’on me passe une lingette qui pique sur les yeux
Je ne pense pas non
GABY.- Moi non plus
CLOVIS.- Tu sais à quoi ça ressemble un mort ?
GABY.- Non
CLOVIS.- imitant un mort
À nous
Clovis sort en ricanant étrangement
GABY.- On s’est revu c’était Halloween
Clovis s’était trouvé un déguisement d’arracheur de bras
CLOVIS.- Avec la tronçonneuse ensanglantée le filet à têtes coupées et la cuillère à zyeux
Sous ma cape j’ai des rapières aiguisées comme des dents de requins et des boules collantes
Des boules irritantes des boules explosantes
Des pièges à orteils des vesses-de-loup un piquet de vigne où il reste encore des pointes
Mais ma botte secrète c’est mon GPS à repérer des couillons
GABY.- Moi j’avais beaucoup mieux
CLOVIS.- Ultra moderne
Pourquoi t’as rien toi ?
GABY.- J’avais le fantôme de Cédric qui me tenait la main
CLOVIS.- Ma mamie dit «Les fantômes sont un passe-temps de Dieu»
GABY.- Je crois pas en Dieu je suis aniostique
CLOVIS.- Ma mamie croit plus en Jésus qu’en Dieu mais bon
Elle engueule encore papy qui est mort en 1999
GABY.- C’est quoi cette tache à la joue ?
CLOVIS.- Du maquillage
Ou de la boue
GABY.- Ah oui ?
CLOVIS.- Quoi ? Je me suis battu avec les chats
J’ai pas le droit de me battre avec mes chats
GABY.- Menteur
CLOVIS.- Mouais
C’est la main de papa qui s’est perdue en route
C’est maman qui le dit
Le moteur du réfrigérateur de la maison réveille Gaby ; fin de l’épisode 46 de Mission ? Impossible ; fin du songe. Gaby déambule dans le noir avec une luciole en plastique, passe au salon où ronfle le chat, à qui elle donne une caresse, se dirige vers une armoire sans faire de bruit, pour prendre dans un des tiroirs un petit carnet et une trousse ; elle repasse dans sa chambre, où, par allongée, elle se met à écrire quelque chose.
GABY.- (énonçant ce qu’elle écrit)
Cédric il a trois cœurs qui poussent sous sa poitrine
C’est pour ça qu’il est si super fantastique
Le premier cœur c’est pour sa vie
C’est le plus banal parce que moi aussi j’en ai un
Clovis Poux en a un
Tout le monde en a un comme lui il a
On l’appelle le cœur électrique
C’est celui qui pourrit quand on fait plus de sport
Ou qui fait mal quand on s’inquiète ou qu’on fume comme Tatie Huguette
C’est fait avec de la viande et des vis
Il faut le taper s’il veut plus fonctionner
Le deuxième cœur c’est pour les records
C’est lui qui prend le relais du premier
Quand Cédric se trempe la tête dans la bassine
C’est un peu plus rare
C’est le cœur olympique
Il est foutu comme un mollet de judoka
Des trois c’est le plus mastok
C’est sûr
Si tu te cognes dessus ça te fait une bosse
Il faut faire attention
Parce que le cœur des champions c’est du béton
Et il y a un troisième cœur
Lui c’est le plus important
Un plus petit qu’on connaît moins
C’est le cœur pour les sentiments
Il est tout fragile
Parfois il craque comme le fauteuil en osier
Il est petit à peu près de la taille d’un bourdon
Parce que pour l’instant
Cédric a de petits sentiments
Pour moi
C’est un cœur fait pour moi en fait
Et quand il aura bien grossi son petit cœur
Ça voudra dire qu’il aura pris des sentiments
Des sentiments pour moi
C’est ce cœur-là qui m’intéresse le plus du coup
C’est le cœur romantique
C’est pas le plus costaud des trois
Mais c’est de loin le plus sauvage
Demain je demande à Cédric de m’embrasser avec la langue
Gaby range méticuleusement son carnet dans une boîte qu’elle glisse sous son lit. Puis elle branche une cassette d’où se joue une musique sirupeuse, parfaite pour les cœurs en guimauve, du genre hip hop sentimental de radio-poubelle.
CLOVIS, arrivant la clope au bec, l’allure très empruntée, s’arrête devant la pierre tombale et lit :
«À Cédric Notre Amour
Champion des petits garçons
Papa et Maman pour le reste du temps»
Tic tac Gaga
Le temps passe trop vite
GABY.- T’es con Cloclo
Un instant
CLOVIS.- Clovis
Tu as du feu
Gaga ?
Je commence à fumer
GABY.- Ben non couillon
CLOVIS.- Ah
Bon ben je commencerai demain alors
T’as pleuré ?
GABY.- Ben toi aussi hein je te ferais dire
Un instant. Gaby ne peut pas retenir ses larmes, qui coulent jusque sur ses mains
GABY.- T’es chiant Cloclo
CLOVIS.- Moi c’est Clovis
Roi des Francs
Et j’ai pris trois centimètres en trois mois
Clovis se rapproche brutalement de Gaby, qu’il embrasse sans délicatesse. Celle-ci le gifle carrément
GABY.- Tu vas pas bien toi
T’as mis ta langue
CLOVIS.- C’est pas moi je te jure
C’est Cédric
Un instant ; la tondeuse persiste entre les rangs de fleurs, dans les allées, autour des pierres mortuaires, des hirondelles avivent cette fin de journée ; soudain la tondeuse pétarade et gronde ; Gaby et Clovis s’enfuient en riant.