éditions Théâtrales Jeunesse

La Petite Danube

de Jean-Pierre Cannet

Carnet artistique et pédagogique

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »
René Char

Entre poésie et trivialité, une vision imagée, expressionniste

Le commentaire de la dernière réplique amènera à mesurer combien l’écriture participe à l’expression de l’enjeu : dénoncer barbarie et complicité avec…
Elle commence par « sous mes yeux d’enfant » qui renvoie à la didascalie p. 8 et en effet, on trouvera aisément les éléments de « démesure » de « fantasque » d’« expressionnisme » qui s’expriment en métaphores, personnifications, alliance de mots, tout cela créant des sortes de visions. La mère, elle, nomme. Anna évoque, donne à voir la violence des choses telle qu’elle l’a ressentie, enfant : « des convois de nuages bas » « un ciel animal », « la guerre nous crachait son âcre fumée ». On pourra alors revenir à la description p. 9, pour déceler les prémisses de ces visions fantastiques et voir confirmer la forte présence des métaphores et comparaisons.
Ce style s’oppose au registre du père qui se révèle au lecteur d’abord par sa langue : « tu te fais un mouron de génisse » « maintenant que tu es grosse ». Ce registre contraste à l’évidence avec la langue d’Anna et participe à la dénonciation du père. Mais ce serait simplifier que de réduire l’un au familier grossier, l’autre au poétique joli… Le père lui aussi a le sens de la formule imagée, que l’on connaît dans la verve populaire : « je vous dénonce à mon fusil », « tu ferais mieux de ranger tes yeux au fond de ton tablier » Et Anna n’a pas peur des formulations crues « ventre à ventre », « la guerre nous crachait » « des bouts de rouille pour empaler le ciel » « Elle ni meilleure ni plus atteinte qu’une pomme blette ». Belle occasion de redire que la poésie n’est pas que dans le beau.
On amènera les élèves à conclure que par l’expressionnisme de son écriture Jean-Pierre Cannet exprime la vision d’une enfant mais dans le même temps, « accuse » le trait pour le lecteur et le spectateur. En donnant deux tonalités différentes à cet expressionnisme, grotesque pour le Père, poétique et fantastique pour Anna, il marque leur opposition.
Dans La Petite Danube, l’enfance n’est pas donc pas là essentiellement pour favoriser l’identification du jeune spectateur. Elle est l’intermédiaire qui nous ouvre à l’horreur de cette barbarie et de ces compromissions. Sous la plume de Jean-Pierre Cannet, Anna enfant tient du « poète voyant » : Anna voit, comme les femmes déportées, dans le poème de René-Guy Cadou Ravensbruck : « … Elles voient Le bourreau qui veille / A peur soudain de ces regards… ».

Avec les lycéens, on pourrait à ce propos, conformément à l’orientation des programmes (relier les courants littéraires à leur époque) aborder la question posée à la littérature des années 50 : peut-on continuer à écrire après l’holocauste ? Peut-on écrire l’holocauste ? Comment ? Qui en a le droit ? Et les « réponses » : Beckett, l’absurde etc. Au-delà voir : la forme choisie par Alain Resnais pour le film Nuit et brouillard  ; la peinture, notamment Les Otages de Fautrier, bien que ceux-là ne fassent pas référence aux déportés exterminés mais aux otages exécutés sur le sol français.

Le récit en première ligne

La dramaturgie du théâtre récit choisie par Jean-Pierre Cannet est en elle-même la forme d’un théâtre qui vise l’enseignement (Théâtre grec) ou l’éveil de l’esprit critique (Théâtre épique de Brecht). En rompant le 4e mur, on brise l’illusion, l’emprise du « drame » et on « réveille » le spectateur ; on « rétablit » l’acteur derrière le personnage et on installe un rapport direct scène/salle qui permet le commentaire. C’est cet effet qu’il s’agit de faire percevoir aux élèves, par une étude littéraire et/ou par une mise en jeu.

Étude littéraire

Comparer la longueur des répliques des personnages dans l’ensemble du texte.
La domination d’Anna narratrice en volume se double d’une domination vis-à-vis du spectateur :

  • visualiser à l’aide de flèches sur un plan de scène qui parle à qui.
  • introduire la notion d’adresse : l’adresse au public d’Anna, l’adresse à l’autre personnage pour les dialogues Père / Mère
  • après le relevé des présents d’énonciation dans la bouche d’Anna, relier cette dramaturgie au fonctionnement du texte autobiographique : le retour au présent de l’écriture, rapproche l’autobiographe de son lecteur, c’est une voix qui lui parle, le prend à témoin, plus qu’une histoire qu’il lit. Au théâtre, ce présent d’énonciation est un « sur - présent » puisque l’échange, entre la comédienne qui interprète Anna et le spectateur se fait là en direct dans le présent de la représentation. Le récit d’Anna dans le présent de la représentation est au premier plan et les dialogues passés mis à distance. On l’imagine d’ailleurs, souvent, à l’avant – scène, proche du public, intermédiaire entre le spectateur et les scènes jouées, et « metteur en scène » de ces moments de souvenirs. À noter la force théâtrale du « c’est ici » qui ouvre la représentation, pour établir le contact avec le spectateur et l’ici et maintenant de la représentation, par rapport au probable « Je suis née dans la ou une maison… » de l’autobiographie. Pour aller plus loin, on s’interrogera sur le statut de ces dialogues par rapport aux dialogues de scènes classiques : dans cette séquence (ce sera moins vrai par la suite), ils n’installent pas une situation, ils ne déroulent pas une action ; ils apparaissent plutôt comme des paroles isolées, condensant une situation, représentatives d’un caractère, d’un événement. Comme si Anna, à la manière du géologue avait tiré une carotte d’un terrain ou un cinéaste, choisi un angle de vue ou un gros plan, qui à lui seul rendrait compte de tout le reste. Dans ce cas le dialogue illustre le récit ; ailleurs, le récit interrompt le dialogue pour le commenter.

Dans l’autobiographie, soit le souvenir est introduit ou convoqué (dans Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau s’emploie à nous convaincre de son innocence) soit il surgit à la mémoire (comme Nathalie Sarraute dans Enfance). Qu’en est-il dans La Petite Danube ? Les deux existent et sans doute serait-il plus riche que la comédienne joue sur les deux en même temps, même si domine plutôt, le souvenir illustrant. Ceci et les commentaires ironiques vont dans le sens d’un récit qui pointe, donne à voir, pour éveiller.

La dramaturgie ainsi mise en place par Jean-Pierre Cannet à travers le personnage d’Anna adulte narratrice concentre le regard du spectateur et éveille son esprit critique ; l’expressionnisme de son écriture « accuse » le trait.
Expérimentation par la mise en jeu, en deux versions différentes
, du passage p. 12, à partir de « La mère : Ne va pas abîmer ton enfance » jusqu’à p. 14 « ne nous disait pas grand-chose »

En théâtre dramatique avec les seules répliques du père et de la mère

Petit temps d’écriture préalable : demander aux élèves d’intégrer, dans les répliques du père, les informations données dans celles d’Anna et supprimer celles p.13.
Relire le dialogue ainsi réécrit et trouver une situation dans laquelle ce dialogue pourrait avoir lieu (ex : À l’extérieur, le père et la mère ramassent des pommes de terre ; à table etc.)
Charger trois ou quatre jeunes de préparer une proposition de mise en jeu (au moins trois parce qu’ils s’apercevront au cours de la recherche que la présence d’une Anna enfant muette est indispensable). À ce stade ils travailleront bien sûr livre à la main.

En théâtre épique

Pendant la préparation du 1er groupe, relire le passage à voix haute en intégrant les 10 lignes d’Anna qui précèdent (« De notre maison de garde-barrière… »)
S’interroger sur la 2e manière de représenter cette scène, celle choisie par Jean-Pierre Cannet : placements dans l’espace d’Anna par rapport aux parents.
Se poser la question de l’adresse des 2 premières répliques des parents à Anna enfant alors qu’immédiatement après c’est Anna adulte narratrice qui commente. Faut-il, sur scène, 2 Anna ou 1 seule, la narratrice ? Faut-il alors que le père et la mère s’adressent à un point vide dans l’espace où se serait trouvée Anna ? Faut-il qu’ils s’adressent à Anna narratrice et dans quelle mise en place ?

Présentation des recherches

On demandera aux élèves d’être attentifs, non pas à la qualité du jeu de leurs camarades mais à la façon dont ils vont recevoir la scène dans les deux cas.
Une fois la présentation faite, seuls les acteurs du père et de la mère resteront dans l’espace de jeu (Anna enfant n’étant inscrite dans cette scène ni dans le dialogue ni dans une didascalie qui la ferait exister, on la supprimera) et une spectatrice interprétera Anna la narratrice.
Aux premiers de chercher au cours du jeu à adapter ce qu’ils avaient fait, à cette nouvelle forme théâtrale. En cas de difficulté les spectateurs proposeront leurs solutions immédiatement remises en jeu.
Après avoir repris les deux versions enchaînées, on comparera l’effet produit par ces deux formes théâtrales : la forme dramatique, en créant l’illusion du réel par la présence du quatrième mur, porte l’intérêt du spectateur sur la vie de cette famille qu’on pourrait presque plaindre de se trouver dans cette situation, malgré eux ; la forme épique en rompant le 4e mur, crée une distance avec cette scène de vie familiale, puisque c’est alors Anna que l’on « suit ». Bien sûr l’ironie d’Anna s’y ajoute pour conduire le lecteur spectateur à critiquer, s’indigner, juger le père et la mère dans leur indifférence, leur lâcheté, leur cupidité mesquine.
Se posera sans doute la question du type de jeu des parents vus cette fois par l’œil critique d’Anna qui ne peuvent plus être placés dans une situation réaliste (voir Du texte à la représentation).

Un peu d’histoire du théâtre

Le choix de la dramaturgie de La Petite Danube sera éclairé par le rapprochement avec la dramaturgie originelle du théâtre, dans la Grèce antique : sa double forme (chœur / acteurs), son espace scénique, ses sujets historiques et politiques, attachés à sa volonté d’enseignement de la cité, au moment où naissait la démocratie. Ainsi on rattachera ce texte contemporain à l’histoire du théâtre et l’on comprendra la justesse du choix dramaturgique de Jean-Pierre Cannet : pour questionner le comportement individuel au cours de la tragédie du XXème qu’a été l’extermination nazie (peut-on se laver les mains face à une barbarie connue à l’œuvre ?), faire d’Anna le chœur portant le récit et appelant l’assemblée des jeunes spectateurs au jugement des protagonistes.