éditions Théâtrales Jeunesse

La Petite Danube

de Jean-Pierre Cannet

Carnet artistique et pédagogique

Après avoir suscité les réactions spontanées sur le sujet ou les personnages ou l’écriture, on pourrait demander que chacun énonce une phrase ou une expression qui lui plaît, l’a frappé ou reste énigmatique. En constituer une sorte de florilège serait une incitation, formulée ou non, à porter attention à l’écriture particulière de Jean-Pierre Cannet, dans la lecture personnelle qui suivra.

On pourra entrer plus avant dans cette première séquence de La Petite Danube par sa parenté avec le texte autobiographique.

Le début, classique du genre, présente la naissance et la famille, l’évocation d’une enfance entre « joies » et « tourments » : une naissance dans une famille pauvre et rustre, que vient éclairer la joie exubérante du baptême, bien vite cassée par l’intempestif et brutal « Maintenant, déguerpissez ! » du père, et le « C’est fini ce temps-là » assorti de menaces (1ère occasion de porter un jugement sur le père jusque-là simplement rustre, trivial et qui pourrait, sans les jugements d’Anna, passer pour un rigolard ; maintenant il apparaît dans sa face la plus noire, profiteur et raciste). Et c’est justement par la chasse des Roms que se fait le passage imperceptible de l’enjeu apparent, le récit de son enfance à l’enjeu véritable, le témoignage d’Anna sur la déportation, la solution finale et surtout la question de la responsabilité morale : acte symbolique lourd, Le Père jette les Roms sur la voie ferrée qui amènera les convois de déportés : « Ils marchaient entre les rails, ont-ils entendu venir le premier train ? ».
C’est aussi ce sort des Roms qui oppose de manière fondatrice, pour la 1ère fois, le comportement odieux du père « ou je vous dénonce à mon fusil » au point de vue d’Anna « je leur dois la première musique de ma vie » (fusil/musique font écho à rouille, trains/violon de la didascalie d’entrée de scène). Anna adulte – et l’auteur avec elle - se démarque de son père, autant qu’elle est marquée, dès sa naissance par ce baptême qu’on n’a pu pourtant que lui raconter.
Le texte bascule alors dans ce qui en est son réel enjeu, par la question rhétorique « Était-ce un jour pour naître ? Quand les violons se taisent… ».

On relèvera le lexique d’abord allusif puis progressivement clair qui conduit à nommer les faits à la fin de la scène : alors le mot « crime » et le mot « guerre » sont prononcés, l’un et l’autre accompagnés de deux images poétiques très fortes (encore ce mélange de dureté franche, directe, et de poésie) : « Et les oiseaux de printemps, eux aussi picoraient dans le crime », « la guerre nous crachait son âcre fumée que le vent nous ramenait en pleine face ». Comment y échapper pour Anna enfant, comment refuser de voir et savoir pour Le Père et La Mère ? Émouvante et terrible confidence d’Anna : « Ventre à ventre, nous partagions le même bout de terre et un ciel animal », le père et la mère auraient sans doute dit « on devait les supporter sur nos terres, avec leur odeur »

Au moment où s’écrit ce carnet d’accompagnement de La Petite Danube, les Roms reviennent bien malgré eux sur le devant de la scène. Sans vouloir créer d’amalgame excessif avec ce qu’il est advenu d’eux dans les camps, on ne peut que constater la terrible résonance de cette première séquence, aujourd’hui. Pourra-t-on, étudiant La Petite Danube, se dispenser d’une réflexion sur la responsabilité individuelle, ici et maintenant (assortie ou non d’une recherche documentaire sur ce peuple) ? Pour nourrir ce travail, voir parmi beaucoup d’autres articles parus en août 2010, le dossier de Télérama n° 3163 – 28 août au 3 septembre – d’une lecture aisée.

Point d’étape :

La Petite Danube n’est donc pas le récit personnel d’une enfance. C’est le témoignage d’une enfant qui, confrontée à la déportation, s’est placée instinctivement du côté des plus faibles et qui, devenue adulte, s’indigne, donne à voir l’odieuse compromission de ses parents.
Tel est l’enjeu pour Anna. L’enjeu pour l’auteur est de trouver la forme la plus appropriée pour que le témoignage d’Anna éveille les regards et les consciences.