B. Une dramaturgie du souvenir : grand- père réel ou grand-père virtuel ?
Le grand-père disparu
Cet éloignement entre Garance et les autres personnages est avant tout la conséquence de la mort de Jacques : c’est son décès qui provoque les événements qui constituent cette pièce. Dans la suite du texte, les personnages parlent de lui en permanence, et lorsque Jacques, le fantôme dit « Maintenant je m’en vais » (p. 52), il provoque la fin de la pièce. Tout le texte tourne autour de lui. Il en est le levier dramaturgique.
À la toute fin de la pièce, Garance affirme « Toujours quelqu’un manque. Ou quelque chose. » (p. 57). Cette phrase résume en quelque sorte ce qui pousse les personnages à agir : la disparition de Jacques laisse un vide, il faut le combler. Angie tente de le faire avec un chat, Garance sur les réseaux sociaux et avec un robot. Ce déséquilibre marque un profond changement pour les personnages, une rupture avec leur vie d’avant. Le noyau familial se fissure, et ce décès vient sonner, pour Angie et Jérémy, la fin d’une enfance insouciante.
Des souvenirs : des choses pour le faire rester
Les différents personnages n’auront alors de cesse de chercher des choses qui les relient à ce grand-père absent, qui dit d’ailleurs, alors qu’il est un fantôme : « Je suis attaché à cette famille » (p. 49). Si Jacques est décédé, il n’a pour autant pas totalement disparu pour sa famille, il existe encore auprès d’elle sous forme de souvenirs qui jalonnent la pièce.
(Se) souvenir est à la fois un verbe et un nom. Le même mot désigne à la fois l’action de se remémorer des choses passées et des objets qui témoignent de ce passé. Le texte de Sabine Revillet joue sur ces deux aspects. D’une part, dans la scène 6 (pp. 15-17) par exemple, les personnages sont face à la dépouille de Jacques et se rappellent les moments passés avec lui, les choses qu’il aimait, sa manière d’être et même « une scène que [Garance] aimerai[t] revivre » (p. 16). D’autre part, Jérémy dit que sa mère « a conservé tous les flacons de parfum de papi dans l’armoire de la salle de bain » (p. 31).
La question du rapport sensible aux objets et aux personnes est importante au théâtre : on ne regarde pas de la même manière la photo d’une personne que l’on ne connaît pas et celle de quelqu’un de sa famille. Il peut être intéressant de travailler là-dessus avec les élèves, en leur proposant par exemple de venir parler d’un objet qui leur est cher pour une raison ou une autre (lien avec un souvenir particulier, une personne, un lieu, etc.). Le fait, cette fois-ci, de travailler à l’oral, et non à l’écrit, permet d’aborder petit-à-petit le passage au plateau, et, en apportant cet objet, d’expérimenter un rapport concret à celui-ci.
Comprendre ce rapport aux objets est assez essentiel pour comprendre ce texte : c’est parce qu’ils sont en quête de ces souvenirs que les personnages agissent. Pour pallier l’absence de Jacques, ils ont besoin de s’appuyer sur des choses concrètes, tangibles. Ces souvenirs sont donc au cœur de la dramaturgie de la pièce.
Se fabriquer des attaches : des souvenirs virtuels ?
Pour faire leur deuil, Garance et Angie ne s’appuient pas seulement sur des éléments directement liés à Jacques, mais aussi sur des choses qu’elles n’ont pas vécues avec lui, que Jacques n’a jamais connues : Garance commande un robot à l’effigie de son père mais qui n’est pas lui pour autant, et Angie voit son grand-père dans un chat qu’elle vient de trouver. On ne peut alors que se dire que ce sont des attaches factices, et que les souvenirs qu’elles font remonter à la surface en sont forcément troublés.
Est-ce néanmoins si différent des « vrais » souvenirs évoqués ci-dessus ? Le souvenir que l’on a de quelqu’un est toujours une fiction, une reconstitution mentale de fragments épars qui mettent la lumière sur certains aspects et en cachent d’autres. Le souvenir d’une personne n’est pas la personne elle-même.
Par ailleurs, le fait de se fabriquer des attaches permet à la mère et sa fille de faire leur deuil. Garance dit en effet que grâce au chat, « Angie va mieux » (p. 23). À la fin de la pièce, Garance décide aussi de faire face et se « télétransporte dans la vraie vie » (p. 56) pour accepter la mort de son père, tandis que Damien, qui lui reprochait de fuir la réalité, s’échappe bel et bien dans l’avant-dernière scène (p. 55). C’est donc bien en se figurant une image virtuelle de Jacques que ces deux personnages parviennent à surmonter l’épreuve du deuil.
On peut imaginer prolonger le travail oral effectué avec les élèves (dans la sous-partie précédente) en leur proposant d’inventer un lien fictionnel avec un autre objet de leur choix. L’exercice est alors différent, il s’agit désormais de produire de la fiction à partir d’un objet bien réel. C’est le début du théâtre : donner l’illusion du vrai avec du faux.





