C. C’est quoi le virtuel ? C’est quoi le réel ? La fiction au service du deuil

Virtuel et réel : une différence de nature

Quelque chose semble pourtant résister : on a du mal à accepter qu’il soit éthique de faire son deuil grâce à un robot. C’est un vulgaire objet, un « grille-pain en plus perfectionné » avec « un air faussement sympathique » (p. 27). Tout chez lui respire le faux : il n’est pas de la même nature que les personnages de chair et d’os qui l’entourent.

Il fonctionne avec des algorithmes et ne comprend pas les émotions qu’il décrit avec des pourcentages (pp. 30-31). Ce faisant, il déshumanise quelque chose de fondamentalement humain. Ce ne sont pas des émotions réelles, mais artificielles. Il manque à ce robot, aussi ressemblant soit-il, cette flamme essentielle qui fait qu’il ne peut pas remplacer Jacques, contrairement à ce qu’espère Garance, et à ce que lui font croire les publicités d’Illusion Robotic. C’est là sans doute que réside le problème : en commandant ce robot, Garance cherche à faire revenir son père. Il y a tromperie sur la marchandise.

Le trouble du robot humanoïde

Aux problèmes que pose le fait qu’il s’agisse d’un robot, s’ajoutent ceux causés par son extrême ressemblance avec un humain. Pour Damien en effet, il semble plus acceptable de « remplacer le chat par un robot-chat » (p. 24). Même s’il se défend ensuite en affirmant qu’il s’agit d’une plaisanterie, on sent bien que quelque chose se joue ici : un robot-chat nous ressemble moins qu’un robot humanoïde. De fait, plus tard dans la pièce Damien fait référence à Masahiro Mori, grand concepteur de robots, qui affirme que « plus un robot nous ressemble, plus il est effrayant » (p. 45).

Le trouble est illustré par la manière dont les autres personnages le perçoivent : il est traité à la fois comme un simple objet (on le programme, il sert de machine, d’électroménager), et comme le grand-père disparu (Angie joue avec lui à ni oui ni non). À la toute fin de la pièce, il est même un membre à part entière de la famille : Angie a « mis des chips dans sa poche. Et aussi de l’eau de Cologne sur sa veste » (p. 57), comme pour mieux rendre hommage à celui qui, désormais, va également lui manquer.

Il faut dire que ce robot semble désormais touché par des émotions : « Est-ce que j’éprouve quelque chose ? Parfois, il me semble, oui. […] Les objets ont une âme. » (p. 54). En retrouvant son statut de robot, il semble paradoxalement s’en extirper et faire sa place au côté des autres personnages, auprès de qui il a vécu des moments auxquels il donne le nom de « bonheur » (p. 57).

C’est ici l’occasion de reprendre le travail d’écriture commencé avec les élèves. Il s’agissait tout d’abord d’exprimer le trouble provoqué par les différences entre humain·es et robot. Iels peuvent maintenant explorer le trouble que cause leurs ressemblances, et le fait qu’ils aient, peut-être, une âme.

Vrai-faux-réalité-fiction-virtuel

Jacques, le robot n’est en effet peut-être pas si différent de Damien, Angie, Garance, et Jérémy. Les souvenirs qu’il évoque dans son mot d’adieu le rattachent lui aussi à cette famille, au réel en quelque sorte. Mais de quel réel parle-t-on ? L’histoire que donne à voirce texte est une pure fiction. Et le robot, même s’il apparaît comme un intrus dans le cadre exposé au début du texte et qui met en scène des humains, est lui aussi un personnage de théâtre qui affirme d’ailleurs « Être ou ne pas être un objet. » (p. 54), en référence à Hamlet de William Shakespeare. Jacques, le robot n’est pas moins réel qu’Angie : au même titre que tous les autres personnages de la pièce, il n’est qu’une image mentale que l’on projette en rassemblant des mots écrits sur un livre. En lisant ce texte, nous créons nous-mêmes, dans notre imaginaire, des êtres virtuels.

En jouant sur les codes de la fiction, Sabine Revillet fait un éloge du théâtre. Au même titre que le robot ne peut pas remplacer le vrai grand-père mais aider à accepter son décès, la fiction théâtrale ne peut pas supplanter la vraie vie mais peut nous donner des clefs pour mieux l’appréhender.